PUBLI-INFO > RadioActu vous conseille 

Envoyez cet article à un ami
Au sortir d'une grève qui a paralysé l'antenne de France Info pendant une semaine, Jean-Marie Cavada a longuement livré sa vision sur la place qu'occupe aujourd'hui la radio de service publique en France, et s'est exprimé sur les grands chantiers en cours à Radio France, tant sur le plan social, que sur le Plan Bleu, le développement du Mouv', la numérisation. Il s'est également dit favorable à la création d'une radio mondiale francophone d'information en continu.
RadioActu : Quelles sont aujourd'hui les conséquences à Radio France de la grève qui a touché France Info ?
Jean-Marie Cavada : Nous avons rappelé le principe de transversalité qui s'applique au corps des techniciens de Radio France. Vous pouvez ainsi être candidat à un poste dans une autre station que celle à laquelle vous êtes affecté. Il faut que tout le système soit cohérent. Par conséquent, y a t'il eu négociation spécifique et réservée aux techniciens de France Info ? Réponse : non. C'est si vrai que l'accord prévoit que les techniciens de France Info ont renoncé à leurs demandes initiales. Nous avons profité d'une certaine manière de cette opportunité bloquante qui nous était opposée pour faire un pas de plus dans l'organisation sociale de la conséquence de la numérisation. La numérisation entraîne des investissements technologiques : c'est plusieurs dizaines de millions pour France Info. Le volet social suppose plusieurs choses qui n'étaient pas traitées et que maintenant nous allons entamer. Il s'agit d'aménagements dans l'organisation du travail, l'introduction de l'automaticité chaque fois que c'est possible, et un certain nombre d'assouplissements. Le tout permettant de dégager des gains de productivité, parce qu'une entreprise publique a une spécificité par sa mission, certainement pas par la forme de son entreprise, et ces gains de productivité seront pour partie resservis à ceux qui les ont créés. Je ne peux partager que ce que j'ai économisé. Lorsque le bilan de la numérisation sera fait, ce raisonnement s'étendra aux autres stations totalement numérisées, lorsqu'elles le seront et que les gains seront constatés, ils seront négociés avec l'ensemble des organisations syndicales concernées, et pas une seule.
RA : Est ce que toutefois vous ne regrettez pas qu'il ait fallu arriver à un blocage de l'antenne de France Info pour que soit signé un accord sur une évolution globale concernant le corps des techniciens de Radio France ?
J.-M. C. : Vous savez, je ne suis pas porté à envisager des grèves qui attaquent les antennes. Ca parait logique, mais il y a quelque chose là dedans dont il faudra bien qu'on rende compte un jour : ces antennes n'appartiennent pas à ceux qui y travaillent, elles n'appartiennent pas à la direction, mais elles appartiennent à ceux qui les paient. Et il faudra bien qu'on parle de ce problème. Quel service délivre t'on aux auditeurs lorsqu'il y a un conflit grave qui entraîne des positions bloquantes ? Alors peut être le moment est il venu de faire deux choses. D'une part, de se mettre autour de la table pour créer un système d'alertes sociales, encore que dans ce domaine je n'ai pas de leçons à recevoir de la part de ceux qui développent une propagande à partir de ce conflit. Je voudrais rappeler que 42 accords ont été signés en moins de 4 ans dans la maison, ce sont des semaines et parfois des mois de travail. Ce travail de dialogue social a été fait et il n'est pas discutable. Que les techniciens de France Info, pour qui réellement je conserve de l'attachement malgré ce conflit vraiment grave à mes yeux, puisque une semaine sans antenne, ce n'est pas supportable, en aient été amenés à ça, il faut bien voir que ce sont des gens relativement isolés dans le corps technique de Radio France. Ca tient à l'histoire de France Info. Mais on est jamais venu me demander de me mettre autour d'une table pour régler les problèmes. D'autre part, nous allons mettre au point une procédure d'alerte et de vigilance sociale pour arrêter, ce que je vois dans notre maison ou à France Télévisions, une centaine de tracts ou de préavis de grève par an. Tout cela est d'autant moins supportable que nous sommes à la veille d'un conflit international très grave. Je peux vous dire que l'épisode du Sommet européen de la fin de la semaine dernière, nous n'avons pas eu la capacité de le relater en entier sur France Info car il n'y avait plus d'antenne. On l'a fait sur Bleu, sur Inter, sur Culture et je ne crois pas qu'on nous paie pour livrer des
morceaux d'informations. Je crois qu'il y a d'autres procédures que le blocage de l'antenne dans ces cas là pour aboutir à un accord. Je voudrais faire enfin remarquer que cet accord était prêt depuis jeudi soir et surtout vendredi fin d'après-midi 18 heures, puisque j'ai reçu moi-même tout le monde : nous étions d'accord. Quand on veut tuer son chien, on l'accuse de la rage. Mais quel merveilleux instrument de communication que de pouvoir valoriser son action auprès de la presse, alors qu'on sait que c'est sans risque puisque l'accord est fait. Tout ça sont des procédures trop violentes pour la nécessaire paisibilité du travail dans une entreprise. On ne peut pas travailler dans ces conditions. J'en appelle à du calme dans cette affaire. Il n'y a pas d'accord clandestin. L'accord est écrit noir sur blanc, que tout le monde le lise bien et on verra bien qu'il est applicable au fur et à mesure à ceux qui auront fait leur travail de gain de productivité par la numérisation. L'entreprise a investit beaucoup d'argent, et l'entreprise ce n'est pas un panier percé, c'est la redevance que lui paient tous les ans les contribuables, et moi j'ai comme dans toute entreprise un plan d'investissement. Je veux maintenant trouver des gains équivalents.On ne nous paie pas pour livrer des morceaux d'informations
RA : Vous tenez un discours de vrai chef d'entreprise qui contraste singulièrement avec l'image un peu lourde que traîne Radio France. Comment est perçu ce discours au sein de Radio France ?
J.-M. C. : Je ne confonds pas la dramatisation et sa mise en scène avec l'immense majorité de la population qui travaille à Radio France. Je n'ai pas l'impression que ce discours ait soulevé des incompréhensions. C'est assez simple, c'est assez clair. Les salariés de Radio France n'ont pas besoin de nous pour savoir qu'ils sont dans une entreprise et que son financement n'est pas inextensible à perpétuité. Quand les syndicats ont défilé au CSA pour demander la modernisation de la maison il y a 5 ans, c'était bien parce que précisément dans certains de leurs attendus ils avaient cité la nécessité de numériser. Qu'on ne vienne pas m'opposer aujourd'hui que la numérisation entraîne des problèmes graves. Elle entraîne des problèmes plutôt sympathiques, parce que ce sont des problèmes pour
l'avenir de la maison et que ce n'est pas compliqué de se mettre autour d'une table pour les résoudre. Il n'y a que deux façons de le lire : bonne volonté, ce qui a été le cas de ces techniciens, mais ils étaient isolés. Ils ne savaient pas comment faire aboutir leurs demandes. Mais je réfute comme quelque chose d'inexact, je ne vais pas parler de mensonges ou de propagande, je pourrais parler de propos agressifs, qu'il y ait un accord occulte. Il n'y aura pas de prime versée avant que nous ayons appliqué ce qui est écrit, c'est à dire une réorganisation du travail. Nous procédons à des automatisations et nous répartissons ensuite les gains. De toutes façons on peut toujours, comme des papillons de nuit affolés devant la lumière, tourner en rond pour faire du bruit, ce qui est le cas, mais la réalité d'une entreprise c'est que l'on est payé pour faire un travail. Ce travail est dans le cadre d'un budget annuel, et ce budget ne va pas s'augmenter au motif que des gens ne sont pas contents. C'est à moi de me débrouiller avec ce que j'ai, et ce que j'ai, je l'ai reçu pour une année. Il faut bien voir qu'une difficulté qui vient d'un outil moderne, c'est une bonne difficulté. Il suffit de la résoudre.Qu'on ne vienne pas m'opposer que la numérisation entraîne des problèmes graves
RA : Mais la notion d'entreprise, de productivité est elle compatible avec celle de service public ?
J.-M. C. : Il y a en effet deux façons de le voir. Il y a l'à priori, et beaucoup de gens dans le pays l'ont et toutes les attitudes dans l'histoire de cette maison comme d'autres, ne prêchent pas contre en effet. Il y a eu beaucoup d'épisodes qui faisaient penser qu'on ne réfléchissait pas au fait de se trouver dans une entreprise tout simplement. Publique ou pas, c'est une entreprise et les lois de l'entreprise s'y appliquent. J'ai un actionnaire, un budget annuel, il a une section investissement, une section salaires, une section charges. Ces sections ne sont pas extensibles et nous avons une obligation de résultat. D'où le fait de parler de sondages, ce n'est quand même pas innommable. Ce n'est pas parce qu'on parle de sondages que l'on va faire des programmes ultra commerciaux. C'est parce que l'on veut mesurer l'accès du plus grand nombre à nos programmes spécifiques. Ce n'est pas du tout la même chose. Donc quand on s'est mis à parler un langage d'entreprise ici, je n'ai pas eu le sentiment d'avoir eu des efforts énormes de pédagogie de vocabulaire à faire. Je ne vois pas pourquoi les gens dans une entreprise ne comprendraient pas ce qu'ils connaissent très bien eux-mêmes dès qu'ils franchissent la porte pour aller dans leur librairie, leur supermarché. Je rappelle qu'en Grande-Bretagne, un effort très important est accompli depuis 2 ans par la BBC pour rationaliser son fonctionnement, mais que dans le même temps on voit le gouvernement augmenter la redevance pour notamment implanter le numérique. Le fait qu'elle soit publique n'exonère pas qu'elle soit une entreprise. Il y a un cadre social qui régit nos rapports, une convention collective qui a subi des modernisations du fait de l'évolution des métiers à travers les âges. Mais ce cadre social s'applique, et il a beau être ce qu'il est, il ne changera pas le fait que je dispose d'un budget limité. Ce qui est unique, c'est la nature de la mission et ce qui est ordinaire, c'est la nature de l'entreprise.
RA : C'est un message qui visiblement est passé, puisque le CSA vous adresse chaque année un satisfecit lors de la présentation du bilan annuel de Radio France...
J.-M. C. : Je vous dirais que je ne suis pas dupe des forces qui jouent leur propre avenir à l'intérieur de la maison et qui n'ont que de peu de rapports avec la qualité des programmes ou avec leur réussite. L'entreprise est un enjeu pour beaucoup de gens, et tous ne sont pas à l'intérieur. J'ai vécu cela tout au long de ma vie professionnelle, mais il n'empêche que notre rôle c'est de faire le plus possible barrage à ces influences extérieures ou à ceux qui se servent de l'intérieur pour faire une caisse de résonance externe. Donc je ne suis pas dupe et je ne suis pas le seul. Mais au bout du compte, quand on aura désarticulé un certain nombre de paramètres de la maison, il faudra les reconstruire pour que ça continue à devenir une entreprise. Personne ne peut s'exonérer de cette réalité.
RA : Un des grands chantiers qui vous tient à coeur, c'est le Plan Bleu, qui est une partie vraiment visible pour vos auditeurs...
J.-M. C. : Le plan Bleu a eu trois étapes. D'abord il a fallu faire un réseau sous une marque unique. C'est essentiellement François Desnoyers et Patrick Pépin qui s'y sont attelés, puis Claude Perrier et maintenant Michel Meyer. La deuxième étape a été de donner un contenu de programmes un peu plus resserré, c'est à dire un peu plus vif, où la part de l'information est plus nette, car on attend avant tout de l'information locale. La troisième étape du Plan Bleu touche aujourd'hui à deux choses. Sur le fond, amplifier l'amélioration de nos programmes si c'est possible, information et programmes d'accompagnement. Mais surtout, supprimer les rigidités entre le terrain, où s'exercent les métiers radiophoniques, et le siège, où s'exerçaient l'attribution et le contrôle des moyens. C'est la raison pour laquelle le rôle des radios restera local, mais les moyens avec lesquelles les 42 radios locales font leur radio vont être appréciés au niveau d'une région qui groupe plusieurs locales. Pourquoi ? Parce que c'est le lieu où l'on peut faire des économies d'échelle, régler d'une station à un autre un problème sans passer par Paris, tout en préservant la même qualité des programmes. De toutes façons, c'est des fantasmes de penser que l'on pourrait céder sur cette qualité, parce que sinon, on perdrait notre place sur le marché. D'autres font des programmes commerciaux qui sont tout aussi efficaces et qui ont leur place. Je n'ai absolument rien contre, car ma culture est à la fois celle du public et celle du privé. Mais là aussi, c'est une amélioration du fonctionnement de l'entreprise que de transférer les moyens qui étaient gérés au siège vers les régions, sous l'autorité d'un délégué régional, qui aura à la fois un administrateur pour tous les problèmes d'organisation et de gestion, et à la fois un coordinateur technique pour tous les problèmes à la fois d'équipements techniques, de modernisation et de formation aux nouvelles technologies qui doit s'accélérer. Ces moyens seront attribués dans un cadre annuel et là aussi, on nous présente des projets de grilles, des moyens nécessaires à leur réalisation, la direction générale arbitre, et une fois que l'arbitrage est rendu, les moyens sont attribués à un délégué régional qui en a la pleine souveraineté.
RA : Pour aller plus loin dans ce principe de la décentralisation, certains politiques se disent favorables à une entrée des régions dans le capital des stations locales de France 3. Etes-vous favorable à ce principe et pourrait-il éventuellement s'appliquer à France Bleu ?
J.-M. C. : Aujourd'hui, le problème ne se pose pas à Radio France, et je n'y suis pas favorable. S'agissant de la télévision, c'est tout à fait un autre champ, et le moment venu, je dirais ce que j'en pense.
RA : Beaucoup de nos lecteurs s'interrogent sur le peu de fréquences dont dispose Le Mouv', alors que vous avez dit votre attachement à un offre de service public destiné aux jeunes. Pourquoi rencontrez-vous tant de difficultés pour trouver de la place pour Le Mouv' sur la bande FM ?
J.-M. C. : C'est un paramètre assez simple. Nous sommes à la même enseigne que les radios privées qui "chougnent" en ce moment dans le giron du CSA au motif que les radios publiques auraient trop de fréquences et eux pas assez. D'abord, il fallait voir passer les trains un peu plus tôt au début de la distribution des fréquences au début des années 80. Si Radio France en a, ce n'est pas parce que c'est une radio publique, c'est parce qu'ici les gens ont tout de suite été vigilants à avoir de la FM car cette maison a toujours été à la pointe du progrès technologique. Ce n'est pas par hasard que la FM était déjà très installée ici à partir des années 75 environ. Dans ce cas précis, les fréquences ont été distribuées un peu partout. Elles sont donc extrêmement rares. C'est la raison pour laquelle je ne peux pas obtenir du CSA des fréquences partout sur les grands bassins des villes universitaires françaises où j'en aurai besoin. Et de ce point de vue là, je ne suis pas mieux traité, et même plutôt moins bien que les radios jeunes commerciales privées, pour la raison simple que nous avons un réseau assez "maigrichon", et le CSA ne peut pas distribuer ce qu'il n'a pas. Il faudra probablement attendre pour avoir un réseau national dans ce domaine une nouvelle génération de système d'émetteurs, qui serait soit le DAB soit une radio numérique accompagnant un bloc télévisé.
RA : Un audit technique du parc de fréquences utilisées par Radio France pourrait permettre de dégager de nouvelles fréquences ?
J.-M. C. : Mais nous avons libéré un réseau entier de fréquences en ondes moyennes, et nous avons aussi rendu des fréquences FM. On a adopté une attitude assez simple : tout ce qui n'était pas strictement nécessaire à la diffusion des programmes dans le cahier des charges de Radio France, nous le rendions. Si j'avais la chance de tel ou tel groupe de radio, notamment musical, dont les émetteurs sont en pleine ville, au sommet des tours d'habitations ou des châteaux d'eau, et qu'un seul émetteur couvre 50 kilomètres à la ronde, il y a longtemps que j'aurais rendu tout ce qui est doublonnant.
Mais je n'ai pas de doublons. D'ailleurs, tous ceux qui poussent à un audit vont avoir de méchantes surprises. Il y a bien des villes où certains programmes de Radio France ne sont pas entendus convenablement ou pas du tout. Par exemple, je connais une région où la moitié de la ville n'entend pas France Inter. C'est normal, l'émetteur est à 60 kilomètres et la ville est séparée de l'émetteur par une colline. Car historiquement, nos émetteurs sont assez proches des sites des émetteurs de télévision. Aujourd'hui, les radios privées sont bien mieux installées sur les bassins urbains que nous, et on ne peut pas faire Marseille-Lille en écoutant France Info en continu.Il y a bien des villes où les programmes de Radio France ne sont pas entendus convenablement
RA : Ce qui veut dire que le développement du Mouv' passera par une diffusion numérique ?
J.-M. C. : On va mettre les choses au point. Le contribuable ne paie pas une redevance pour le développement ou le maintien d'un service public de la radio qu'il juge en général crédible et de bonne qualité, tout le monde le dit, pour que tout ça ne soit pas entendu. Il y a donc dans le service à l'auditeur la nécessité de préserver ou d'améliorer nos sites de diffusion. Est-ce que cela passe par le repositionnement ou le déménagement d'émetteurs actuellement éloignés des sites urbains, c'est possible. Ou encore le réalignement de la puissance pour certains sites qui ne sont pas suffisamment alimentés, ou par l'arrivée d'un nouveau mode de diffusion... En tout cas, là où il y a pénurie de fréquences alors que chacun a du mal à s'y faire entendre, il est bien évident qu'il y a une nécessité d'avoir de nouveaux supports de diffusion. C'est un problème que l'on va traîner pendant quelques années encore.
RA : Quel est la place du Mouv' dans l'offre radiophonique jeune aujourd'hui ?
François Desnoyers : Elle a nécessairement une dominante musicale parce que ce serait totalement irréaliste que de prétendre s'adresser aux jeunes sans avoir une forte coloration musicale, et de toutes façons, le cahier des charges le définit comme ça. Par ailleurs, c'est une radio qui a un plus considérable qui est lié à ce que l'on appelle les contenus. Sur l'antenne du Mouv', il y a un volume considérable d'informations, de contenus et Le Mouv' est une radio de sa génération. Elle a choisi ce format musical comme elle aurait pu en choisir un autre, il n'y avait rien d'obligatoire à choisir celui-là. En termes de contenus, on ne trouve l'offre du Mouv' nulle part ailleurs chez les radios jeunes.
J.-M. C. : De la même manière, le débat sur la nécessité d'une radio jeune dans le groupe Radio France est ridicule. Bien évidemment ! C'est comme si on nous demandait si l'école publique est nécessaire chez les jeunes enfants au motif qu'ils sont jeunes. Dès l'instant que l'offre est nettement différenciée, et de ce point de vue là nous pouvons encore nettement augmenter nos efforts, et nous sommes en train d'y travailler, cette radio jeune doit non seulement privilégier la musique française mais aussi la pédagogie du vivre en société.
RA : Depuis novembre, c'est une radio musicale jeune qui est, en audience cumulée, la radio la plus écoutée de France. Est ce que cela marque le déclin inéluctable des radios généralistes ?
J.-M. C. : J'ai eu ces derniers mois beaucoup de prédictions des Monsieur Soleil ou des Monsieur Irma sur ce sujet, y compris quelqu'un qui un jour a dit, à propos d'un débat sur le sport que telle ou telle attitude n'était pas dans le vent de l'histoire. Les prédicateurs de l'histoire sont en général tellement démentis par les faits que je considère comme historique ce qui a été accompli, et pas ce qu'il y a dans la tête des rêveurs. Je n'entre pas dans cette affaire. Le succès des radios musicales est assez simple : ils travaillent bien, ce qu'ils font plait, et je dis chapeau. Ce n'est pas une raison pour venir nous manger de la laine au talon, il ne faut pas se tromper de client. Je n'ai aucun haut le coeur, aucun maniérisme à reconnaître le vrai savoir faire professionnel de ceux qui travaillent dans le privé. Et même, heureusement qu'ils sont là : ça m'aide à faire évoluer mon entreprise.
RA : Est ce que cela aura un impact sur la façon dont vous entendez faire évoluer les chaînes de Radio France ?
J.-M. C. : Aussi loin que l'on puisse comprendre les motivations des auditeurs des généralistes, objectivement, rien ne permet d'affirmer que les valeurs des radios généralistes sont dépassées comme on le dit. Peut être que des contenus qui sont dans cette offre généraliste sont dépassés, il faut les rénover, comme ça a été le cas très souvent dans toutes les radios. Les formats d'RTL ou d'Europe 1 ont changé très souvent et ceux d'Inter évoluent aussi. Ce n'est pas statique la radio, c'est un produit qui est presque toujours en mouvement. Personne aujourd'hui, sauf à être un fumiste, ne peut prétendre qu'il sait ce que sera le programme que les auditeurs voudront dans 5 ans. Peut être qu'ils voudront encore des généralistes, peut être qu'ils n'en voudront plus. On s'adaptera aux goûts tels qu'on les verra se manifester, pas aux lunes telles que j'entends les prédicateurs se répandrent sur la place publique. Surtout les nouveaux venus d'ailleurs. La vérité c'est qu'on en sait rien.
RA : Comment pourrait on définir la place de la radio publique en France aujourd'hui par rapport à l'offre privée ?
J.-M. C. : Au dernier sondage, Radio France fait, sur les 15 ans et plus, 30.1% d'audience cumulée. Le prochain sondage sera forcément moins bon parce que beaucoup de gens se sont occupés à mettre en panne nos antennes récemment et il y a quelques mois. L'offre publique de radio est une vieille pratique dans notre pays puisque traditionnellement, ça fait plus de 40 ans que de façon significative des radios commerciales, Europe 1, RTL et RMC en son temps, qui faisait 12 points, c'est à dire là où est Inter aujourd'hui, ont côtoyé des radios publiques. Petit à petit, cette longue tradition historique a amené les programmes à se spécialiser davantage. La radio publique traite sur ses chaînes généralistes ou multithématiques plus au fond les sujets et prend un peu plus de temps. Elle s'interdit, et c'est normal, tout ce qui est racoleur parce que ce n'est pas dans notre mission. C'est une mission exigeante, et c'est moins facile à faire que le reste. Historiquement, ces typologies de programmes différents, ceux de l'entreprise publique et ceux de l'entreprise privée de radio, ont contribué ensemble à élargir le marché de la radio qui, ces mois ci, ne s'est jamais aussi bien porté avec des scores extraordinaires de 83 ou 84% de taux de fréquentation. Comme toujours, plus il y a de médias, plus le marché s'élargit. Nous avons cette position singulière d'avoir des typologies de programmes nettement différents. Ce que vous entendez sur les stations de Radio France n'a pas grand chose à voir avec ce que l'on entend ailleurs. Mais nous sommes tous ensemble mesurés sur le marché. Quand nos programmes reculent, ceux des privés avancent et quand nous avançons, ceux des privés reculent. Et il faut maintenir soigneusement ces deux paramètres de tension pour notre meilleure amélioration aux uns et aux autres.
RA : C'est un équilibre que vous estimez nécessaire au paysage radiophonique ?
J.-M. C. : Oui, bien sûr ! Tous les pays européens ont d'ailleurs un équilibre nettement plus marqué en faveur du service public. Il faut voir l'Allemagne, la Grande-Bretagne, la Suisse.
RA : Vous entretenez par ailleurs des rapports étroits avec la radio francophone publique suisse, belge et canadienne. Quel est le sens de cette association ?
J.-M. C. : Sans faire de grands mots, la génération des dirigeants qui se trouvent à la tête de ces 4 entreprises publiques viennent des grandes écoles de la radio ou de la télévision. Nous avons donc fait extrêmement pragmatique. On se sert de ces rencontres pour faire du programme en commun, pas pour faire des documents, des communiqués, de la diplomatie abstraite. On peut faire beaucoup de programmes dans l'enceinte des entreprises radiophoniques francophones car nous avons des éléments de patrimoine en commun : la musique, la langue bien évidemment, l'information et la culture. Donc on fait des séries que les uns produisent et que les autres diffusent. Chacun, chaque année, réalise quelque chose à destination des trois autres donc c'est une économie réelle. Mais on pourrait aller beaucoup plus loin. Le moment est peut être venu de réfléchir à l'extension d'un programme fait en commun, notamment d'information. Le modèle
France Info pourrait très bien servir de base à un modèle francophone de radio d'information en français à travers le monde. Il faut y songer. On a fait des tests, mais aujourd'hui il nous faudrait un élément budgétaire nouveau car aucun d'entre nous n'a la ressource. Même Radio Canada, qui pourtant a regroupé sa radio internationale et sa radio nationale, n'a l'argent suffisant pour monter, sur son budget annuel une radio mondiale francophone. Pourtant, c'est un projet qu'il faudrait absolument faire. Je vois bien que la France ne se résume pas à 555 000 km². La demande de France en audiovisuel est beaucoup plus forte qu'on ne l'imagine, et je suis stupéfait de constater que l'on patauge depuis des années dans la construction d'instruments de radio ou de télévision internationaux. Ce n'est pas très compliqué à faire. RFI marche, mais ce n'est pas une radio francophone. C'est une radio de France à destination du monde. Là, il s'agit de faire une station d'information 24h/24 en français car notre patrimoine commun, c'est la lecture du monde à un instant T diffusée dans la langue française. Ce n'est pas très coûteux la radio en plus et c'est simple à faire. J'imagine donc qu'il ne manquera pas de gens pour le compliquer.Le moment est venu de réfléchir à une radio d'information mondiale en français
RA : Vous semblez regretter l'hégémonie anglophone envahissante. Vous pensez donc que la radio pourrait redonner des couleurs à la francophonie ?
J.-M. C. : Oui, la radio et la télé qui est insuffisamment armée. Quand on voit qu'une équipe de CNN est actuellement, en France, en train de recruter 3 personnes pour aller travailler dans une station de télévision d'information en continu en français, basée en France, et possédée majoritairement par CNN avec d'autres capitaux européens ou français, je ne vois pas qui peut se permettre la moindre remarque sur ce sujet. Nous sommes en retard, il faut aller vite. Ce n'est pas compliqué à faire, il faut de l'expérience professionnelle et de la volonté. Le 14 avril 1994, on m'a demandé de construire une station de télévision. Le 13 décembre de la même année, on n'était pas en train de faire des commissions derrière des commissions qui cachaient d'autres commissions : elle était à l'antenne. Le programme était complet et ça s'appelle France 5. En radio, nous avons la même nécessité.
RA : Est ce que vous regrettez l'abandon du projet RFO FM ?
J.-M. C. : Objectivement, c'était une bonne idée, qui naturellement, vu le nombre de petites mains qui s'en sont occupé, n'a pas manqué d'aller dans le mur très rapidement. Mais l'idée est restée bonne, je ne pourrais pas vous dire le contraire : nous l'avions eu, François Desnoyers et moi, lorsque nous dirigions RFO. Je serais donc assez mal venu de dire le contraire aujourd'hui. Mais il ne faut pas doublonner ce qui existe. On ne peut pas tromper les clients, si le projet de faire une radio répond à une demande ou crée une demande, il y a des chances pour que ça marche. S'il s'agit de faire une sorte de placebo politique à des intentions non décrites d'ailleurs, il n'y a aucune raison de s'en occuper.
RA : Que pensez vous, dans le contexte de crise actuel, du rôle des médias en général, et de la radio en particulier ?
J.-M. C. : Pendant très longtemps, parce que la radio publique gérait son argent au centime près, est économe, il n'y a pas de scandale financier, les gouvernements avaient perdu l'habitude de traiter à égalité la télé et la radio. Pour la première fois cette année, dans le budget 2003, le pourcentage de budget dont bénéficie la radio publique est le même que celui dont bénéficie la télévision. Malheureusement, ça arrive dans une période où la croissance est moins forte, mais c'est quand même un fait. On ne peut pas bouder ce traitement d'égalité des choses. Cette décision est d'autant plus bienvenue qu'on s'est aperçu, le 11 septembre, que la radio était le ciment qui reliait tout le monde, à tout instant de toutes les journées, ce qui n'est pas le cas de la télévision, qui rassemble à des moments de la journée, et délaisse à d'autres moments. On a vu le rôle extraordinaire de communication entre les familles des gens qui étaient en France qui voulaient avoir des nouvelles de membres de leur famille qui étaient aux Etats-Unis. On a vu la diversité des angles de reportages, de témoignages, d'interviews, qui ont été fournis à flots sur les radios. Puis ensuite, ce qui n'a pas été
le cas sur les télés, l'importance et le volume d'heures que nous avons consacré à recueillir l'opinion de nos auditeurs sur ce qu'ils venaient de prendre comme choc sur la tête, montre que, à quelques jours d'une assez probable et inévitable crise mondiale, la radio joue un rôle prépondérant dont on ne saurait même pas se passer. Accepteriez-vous, si vous apprenez aujourd'hui que les bombardements ont commencé depuis une demi heure en Irak, de rentrer dans votre voiture et d'être enfermé dans une chambre aveugle ? Vous ne sauriez plus ce qui se passe. Ce n'est pas possible. On se rend pas compte, tellement on a pris l'habitude de la radio, que c'est le lien fondamental qui sort les gens d'une sorte de cécité par rapport à l'environnement. Ce n'est pas le moment d'abaisser les bras dans la modernisation de la radio dans son côté offensif. Et dans les radios d'information, quoi que disent tous ceux qui essaient de se placer sur ce créneau, la radio d'information en continu est un investissement très cher. On peut toujours faire semblant avec une petite équipe de quelques dizaines de personnes, mais ce n'est pas suffisant, ça ne fera pas une information complète. Déjà, la notre l'est à peine, et pourtant c'est une équipe structurée qui bénéficie du réseau des locales et du réseau des correspondants de Radio France à travers le monde, plus des piges de gens de RFI. Vous voyez l'armature de ces tentacules pour prendre le pouls du monde et le retranscrire à l'antenne. Si on veut faire une bonne radio qui rende service aux gens, il faut y mettre le paquet financièrement. Aujourd'hui, je ne vois pas le groupe qui trouverait la recette publicitaire pour alimenter cette affaire. Il y aura des ersatz, on trouve plein de gens qui montent sur des caisses pour faire semblant d'avoir la hauteur des autres. Ils font ce qu'ils peuvent, je n'ai aucun mépris pour ça, mais c'est simplement une grande méfiance pour les coups de gueule. Nous sommes ici une génération de dirigeants qui font d'abord et expliquent ensuite. Pas qui disent qu'ils vont faire et qui ne font pas !
La radio joue un rôle prépondérant dont on ne saurait pas se passer
Thibault Leroi (thibault.leroi_at_radioactu.com) pour RadioActu
© MédiasActu · 2003 · Reproduction interdite sans autorisation
http://www.digitalradioactu.com/actualites-radio-numerique/14937/radio-france-entretien-exclusif-avec-jean-marie-cavada/
Thibault Leroi pour RadioActu
© MédiasActu · 2003 · Reproduction interdite sans autorisation
Flash









